YOGA-SUTRAS
de Patanjali
I.1
Atha Yogānushāsanam
« Maintenant, le Yoga va nous être enseigné, dans la continuité d’une transmission sans interruption. »
atha : maintenant
yoga : le Yoga
anu : de façon ininterrompue
shāsanam : enseignement
[Traduction du sanscrit et commentaires de Françoise Mazet]
∆
La pratique du Yoga m'enseigne qu'il est possible de commencer.
Et qu’à tout moment je peux recommencer.
Je vous souhaite la bienvenue.
C'est ainsi que j'ai envie de démarrer ce texte et chacune de mes sessions de Yoga. Que je sois seule ou avec les personnes qui souhaitent pratiquer le Yoga avec moi.
Il faut du temps.
Et le temps est incertain.
Je n'ai aucune vérité à délivrer.
J'ai des nuits des matins des mois et quelques années à partager. Je crois.
Et je vais aimer la mesure.
La mesure dans ce que je partage ici.
La mesure dans mes sessions de Yoga.
Cela veut dire l’écoute.
Et l’attention.
L’attention en abondance, cela est presque oxymore tant l’attention dans son essence se présente fluide, constante et sans envahir rien.
L’attention est présence.
L’attention est subtilité.
Nous allons la cultiver.
Chaque jour à chaque inspiration à chaque expiration.
Et dans le temps de suspension du souffle où elle est reine soudain.
L’attention quand elle se déploie.
Nous nous installons.
Et écouter ce qui se passe au moment précis de la transition.
J’étais dehors, je viens d’entrer dans cette pièce, je m’assois, comment je respire, est-il possible de mettre un peu de douceur dans le creux de mes mains pour mieux entendre.
La douceur dans les mains évoque quelque chose de différent à chacune à chacun.
C’est ma façon d’inviter à entrer vraiment dans la session, nous sommes ensemble pour une heure peut-être, cela ne peut pas se traverser avec la respiration que nous avions dehors, ni avec le regard staccato de nous pressé.
Revenir au Yoga est un chemin merveilleux qui m’a attendu avec une patience à faire pleurer.
Cela veut dire aussi qu'il a fallu un détour. Gigantesque. Un qui fait perdre ses repères.
Ce qui m'a empêché de pratiquer le Yoga pendant trois ans est moins intéressant que la façon dont j'ai petit à petit perdu confiance en mon corps, en mes capacités physiques et finalement en ma capacité et de guérir et de revenir au Yoga et donc à mon métier.
∆
La pratique et l’étude du Yoga [je reviendrai sur la définition du Yoga et les huit membres qui le constituent] demande une régularité.
La régularité c’est une rampe dans un quotidien.
C’est la mienne.
Pendant les trois ans écoulés, ma rampe c’était l’écriture.
Et au bout de cette ligne, mon cœur ratatiné. Ou mon corps. C’est pareil.
Je veux dire rien ne remplace une discipline du corps.
Cela veut dire qu’un corps qui a connu le mouvement et qui a aimé être sollicité ne peut pas comprendre l’arrêt de cette discipline.
C’est-à-dire qu’il va savoir continuer à fonctionner dans des limites nouvelles (blessures, accidents…), il va s’adapter et c’est incroyable cette capacité d’adaptation.
Si bien que le temps passe, et on peut croire qu’il a oublié et que cela ne lui manque pas.
Je parle du corps.
Et lorsqu’un jour enfin on lui propose de commencer, de recommencer un mouvement, une posture, une respiration, on se rend compte combien non seulement il n’a pas oublié mais surtout la joie bondit dans les os, dans les articulations, dans les tissus, dans les organes.
Ça s’appelle des retrouvailles.
Ça n’a pas de prix.
Cela demande patience.
Cela demande régularité.
Nous voilà.
∆
I.2
Yogashchittavrittinirodhah
« Le Yoga est l’arrêt de l’activité automatique du mental. »
yoga : le Yoga
chitta : conscience périphérique, mental
vritti : agitation, modification, perturbation
nirodha : arrêt, interruption
[Traduction du sanscrit et commentaires de Françoise Mazet]
∆
Je pense à une passerelle. Je la vois. Une passerelle.
Il y a la coexistence de ce qui alourdit et de ce qui fait trembler l’incarnation, in carne, la peau, la chair, la joie d’être en corps.
Et il peut y avoir un vouloir que les deux existent simultanément. Mais au début on ne le sait pas car au début on ne préfère pas.
Il est bon de vivre suffisamment longtemps pour l’apercevoir, la passerelle.
Et la voir de mieux en mieux, ou souvent. Vraiment souvent.
∆
C’est le chemin qui n’est pas emprunté ou si peu.
Si bien que la nature a tout le loisir de le regagner en herbes hautes et insectes de toutes sortes.
Le chemin et les mains à plat sur le sol pour y aller.
Quel rafraîchissement de s’assoir et de laisser glisser ce qui ne tient pas tant que ça à la peau de nos pensées.
Quels fléchissements le corps consent finalement.
Et ce n’est pas un chemin.
C’est un labyrinthe esquissé du bout des doigts, fragile, gracieux, délabré.
Dehors on se veut dedans.
Dedans on y ferme les yeux.
Dedans on se fait des promesses. A soi-même.
∆
En avant-méditation.
Un défilé de barrières, de frontières, de prisons mobiles.
Des grilles mal assaisonnées.
Tout autour du corps.
Casque intégral et sourdine.
Et quand la conscience à 360° est aiguisée ce jour-là et demain non, je suis partout chez moi, la ville, ses feux, ses klaxons,
tout
devient
jeu.
Et je joue.
Jouer est la gorgée inattendue.
Je joue et je bois ce qui m’est donné d’expérimenter.
Si pas une fois je me réveille entière c’est-à-dire que le sentiment d’unité fait défaut, l’assise, la méditation va faire ce geste de ramener, de rassembler.
C’est une migration lente.
Ce n’est pas une victoire.
Un jour ou parfois, mes cellules agitent leur contentement, oui quelque chose comme ça.
Sinon il y a la respiration.
L’être.
Le corps.
L’union.
J’ai appris à aimer que cela ralentisse.
Il y a la présence.
La gravité.
Et puis on est témoin de son propre théâtre, et puis on oppose, quoi, c’est dans le corps toujours, une partie du corps toujours le fait, plus ou moins, et toute la journée/nuit, on a beau faire, un endroit qui ne veut pas lâcher, qui le fera un instant de présence pleine, d’amour abondant, cela vient, cela repart, demain revenir, s’assoir.
∆
Dissoudre.
L’assise et j’aime ce temps d’installation.
Je fais comme brasser. L’air et l’air que je fais mien.
Je m’installe. Un geste, un autre, petit à petit.
Disons mon air rencontre l’air ambiant.
C’est une rencontre.
J’aime la fin d’une expiration qui ouvre un silence incroyable.
C’est peut-être la première fois depuis que je suis réveillée que je sens vraiment ma présence et surtout mon désir d’être là, sur mon tapis, avec vous. Seule aussi. Seule avec vous.
L’assise et ce qui va se dissoudre.
Il y a tout ce qui rassure d’être su, connu, approché, touché.
Il y a la brique sous mon bassin qui rehausse je dirais la farandole du quotidien.
Et l’assise c’est le corps entier qui se fait regard, une concentration pour se pencher au-delà.
Se pencher au-dessus.
Se pencher.
J’aime l’esplanade qui se dessine peut-être depuis la ligne de mes hanches jusqu’à l’avant de mon tapis.
C’est un lac sur lequel je peux déposer mon corps, mes pensées, ma journée.
∆
Dans l’épaisseur moelleuse et inconfortable de ce que j’ai cultivé
dans mon corps
et dans de proches alentours
par exemple les articulations
dont le travail merveilleux nous fait humain de cette façon-là
danser
courir
rire
aimer
donc dans cette épaisseur si quelque chose s’ouvre soudain
ce n’est jamais le fruit du hasard.
Il y a de la reconquête.
Encore de la patience cela veut dire.
Quelque chose a changé en amont
ma lampe torche a changé de mains
j’ai rencontré une personne qui a allumé
qui a réanimé une partie de mon corps
cela dormait
cela ronflait
cela ne s’épuisait plus.
Ce qui a changé
c’est mon regard
c’est ce que je sens et comment je le traduis.
Ce qui a changé c’est ce que je crois
autrement
d’une façon autre
au point que l’ouverture que je n’attendais plus se fait Graal déposé là un matin sur mon tapis
et d’autres matins encore.
Ce matin je me suis demandée quelle serait ma vie si je cessais de me plaindre.
∆
Le Yoga c’est rapatrier des sensations que je croyais perdues à jamais.
Et se dire qu’il y a la place, toujours l’espace pour accueillir, loger au meilleur endroit de soi une douceur, un geste lent très lent, une re-connaissance sans la modulation hystérique qui fatigue ou qui imprime, qui tatoue. Là non. Là c’est blanc tout blanc, un désert dans toute sa fertilité, on a soif, on y va, on y est. Qu’est-ce qu’on a soif !
∆
Dans le théâtre quotidien et très intime, et mobile très, je vois ce qui s’agite et dedans je cherche toujours dedans ce qui est vrai au point de donner cher pour que cela perdure, revienne, trouve sa place mouvante dans mon corps et finalement cela exerce mon mental à presque vouloir moins, de moins en moins, quelque chose qui pourrait se dégonfler, qui va le faire, mais avant cela j’entends à la radio le mot humilité et j’écoute bien serré, et je me dis que peut-être l’humilité et pas le mot doit assouplir en soi ce qui résiste à l’abandon, mais avant cela c’est la douceur, vigie entre toutes, qui se présente à moi, c’est-à-dire que j’entends humilité et je ne vois pas tout de suite le chemin, en fait je ne vois pas.
Et je décide de rêver.
Je vais rêver le fil.
Et je le suis.
Le matin je m’assois je me rapproche d’une verticale c’est parfois au sommet d’une montagne et c’est là que je joins mon geste au silence.
Et que je n’ai plus peur.
A cet instant.
Et pour la douceur il y a le plus petit geste qui ressemble à l’amour.
∆
I.3
Tada drashtuh svarupe avasthanam
« Alors se révèle notre Centre, établi en lui-même. »
tada : alors
drashtar : voyant, témoin
svarupe : dans sa propre forme
avasthanam : le fait de s’établir
[Traduction du sanscrit et commentaires de Françoise Mazet]
∆
L'assise.
Les hanches.
Ce monde.
Sur une ligne invisible et palpable entre la hanche droite et la hanche gauche
Il y a ce qui s’obstine en avant-scène
Les clowns de notre vie
Et d’une façon inépuisable.
Il y a ce qui campe là
Ou qui rôde et cela peut être poétique.
C'est le cirque
Tant que les os du bassin n’ont pas atterri sur la brique, sur le sol.
Atterrir = quand on sent que le bassin ne pourra pas aller plus bas. Vraiment.
Dans ce maintenant
Je ferme les yeux
Je joins les paumes de mes mains
J’accueille
Calme
Calme
Calme.
Le bassin contient
Et cela lui tient à cœur
J’ai la sensation d’une petite planète
Presque d’une vie autonome
Car le bassin le mien décide de beaucoup de choses avant et après l’assise.
C’est-à-dire que m’assoir en tailleur et prolonger cette posture me fait naviguer éventuellement d’un inconfort à un sentiment sans passion pour finalement me plonger dans un état d’aise profonde, de joie non calibrée et de paix.
Un plain-pied dans mon corps prêt à se déverser dans un océan.
∆
Du bruit
Du bruit
Du bruit
Et un arbre, une verticale, quelque chose à qui je m’adresse et c’est silencieux c’est doux c’est un courant d’eau, cela n’a pas d’exigence, cela observe, cela entoure, cela encourage sans le savoir, cela demande ma présence et les yeux mieux que ouverts car le film et les archives se déroulent c’est élastique bien sûr, cela remonte à la surface et dépose un mot, une interrogation qui n’attend pas de réponse, cela fait sourire, cela fait des larmes, ici et maintenant je peux tout voir et ne rien posséder, cela donne un vertige qu’on peut aimer parfois, à force.
∆
Ce matin une part de moi très rusée et très têtue cherche à trouver une solution à un problème qui n’existe pas.
C’est-à-dire que la méditation m’a offert le premier rang pour voir bien très bien ma ritournelle. A l’approche d’un déplacement géographique, un parmi tant d’autres dans ma vie nomade, ça court dans tous les sens à l’intérieur de mon corps.
Ça court.
Et je suis assise. Donc la sensation se renforce.
Tout est urgent.
Rien n’est urgent.
Je suis assise et je suis dépassée par moi-même.
J’ai envie d’en sourire au moins.
Je ne souris pas.
Le petit animal en moi a peur que le train parte sans lui.
Que la valise parte sans lui.
Je voudrais le caresser.
Je ne saurai pas le rassurer.
Car la Terre tourne avec et sans cette part panique en moi.
Je veux dire que la Terre tourne quoi qu’il se passe dans ma tête ou dans mon corps.
Elle le fait très bien et sûrement y a-t-il une envie de savoir en faire autant.
∆
I.4
Vrittisarupyam itaratra
«Dans le cas contraire, il y a identification de notre Centre avec l’agitation du mental.»
vritti : modification
sarupyam : assimilation, identification
itaratra : autrement
[Traduction du sanscrit et commentaires de Françoise Mazet]
∆
Le développement de la cinématographie a peut-être banalisé la propension qu’a l’humain à se raconter des histoires. Je dis banaliser pour dire qu’on ne s’en rend même plus compte. De notre attachement. Aux histoires.
Et l’humain est bavard. Même quand il ne parle pas.
Bavard.
Et le mental est son assistant musclé inépuisable gourmand.
On écrit, on raconte, on réalise des films inoubliables, et quand le film est terminé on continue on raconte le film puis on parlera du film qu’on s’est fait à propos du film et c’est pareil pour le reste dans la vie, on se fait des films, on s’alimente de récits, on plonge dans des images, on s’éloigne du récit initial on y ajoute sa petite cuisine ses épices sa cuisson et le circuit peut être autonome, une vraie boucle ou à plusieurs et c’est mieux c’est plus bruyant c’est excitant si bien que la nuit ça continue les films dans la tête les rêves.
Bavard.
Quelle patience ! Le sol qui nous accueille et qui soutient notre corps et le train sans fin de nos pensées à l’instant de la méditation et du corps dans sa respiration et dans le déploiement de ses muscles et de tout ce qui nous tient et retient notre axe principal et fondamental.
Le sol qui accueille toute notre mécanique.
Un corps et des pensées et un souffle organisateur et une âme amusée.
Un sol et une foule de films à l’intérieur d’un film.
C’est nous dans la vie.
La méditation et la pratique du Yoga c’est un papier patient collé sur le frigo qui dit la même chose, qu’on le regarde ou pas, il est là, il est présent.
Quelle patience tout ce qui nous entoure !
Quelle mécanique nous !
∆
Je pense au verbe s’affaler.
Ce n’est pas radical. Pas total. On sent qu’il pourrait y avoir de la retenue. Et il n’y en aura pas. On va se laisser aller, quelque chose de nous va glisser et va rejoindre une autoroute. Un oubli de soi, une récréation, le temps ne passera pas plus vite, il va nous attendre à la sortie de la boucle, rollercoaster plus fort que soi.
On plonge, on trempe notre joie, notre axe sacré dans un bruit qui demandera réparation. Après.
En attendant c’est l’anesthésie et c’est plus facile pour l’adhésion. L’instant est trop fugace pour y parer. Il y a une accélération, les sens tout azimut. Il suffit d’un décalage de quelques secondes, un souffle plus rapide que notre propre respiration, on s’accroche à la queue filante d’un mouvement qui n’est pas le nôtre, la chaleur de la foule, le tremblement de s’éloigner de notre cœur.
La boucle.
Le cirque.
Aimer.
Recommencer.
∆
